Rond-point français
Rond-point à l’entrée d’un village en France.
Crédit photo: Yann Devaux

 

C’est vrai, le rond-point (ou plus correctement carrefour à sens giratoire) permet assez intelligemment d’organiser les flux de voitures, d’en contenir la vitesse grandissante à des passages critiques et au final d’améliorer la sécurité sur la route.

Il permet aussi, punk et philosophiquement parlant, de glisser un éphémère « fuck ! » à la priorité à droite. Comme une oasis au milieu du désert, il inverse soudainement la règle dominante au profit de son exception, le temps d’un tour de manège. Concept sympa né en 1984 dans la loi française.

Mais gare ! Le rond-point est en fait faussement subversif. Il rend par exemple très difficile la tâche au révolutionnaire vélo pour mieux finir d’imposer dans le décor la reine voiture. Qui n’a pas déjà serré ardemment l’arrière-train en tentant de franchir à bicyclette un rond-point, la peur au ventre et la dernière pensée à portée d’esprit ? Et ne parlons pas de ce sous-citoyen qu’est le piéton…

Le rond-point est, sous les traits d’un pacificateur d’intersection et d’un sauveur made in « Sécurité Routière », un formidable agent de l’urbanisation, de l’artificialisation des territoires et de l’automobile. Il polisse l’image de celle-ci pour la rendre plus acceptable dans un paysage où il aurait été peut-être plus salutaire qu’elle ne mette jamais les roues…

Au prix de quoi ?

En s’inscrivant en général assez facilement dans la parfaite panoplie du petit village qui voulait artificiellement devenir une ville, aux côtés des trottoirs aux couleurs et matières improbables et autres terre-pleins zébrés chamarrés, il participe plutôt efficacement à la destruction de l’identité que l’on croyait jusque-là éternelle des lieux.

Là où trônait fièrement un chêne noir pluriséculaire (Quercus petraea) qui avait donné par la force de son âge et de son caractère son nom au vraisemblable « Carrefour du Vieux Chêne », la modernité aura préféré poser comme une verrue sur une image de carte postale un bon gros rond-point bien laid, semblable à des milliers d’autres tout aussi organisés, manufacturés, standardisés. Accompagné, si la collectivité est suffisamment argentée et contaminée par un marketing territorial de mauvais goût, d’un simulacre de folklore local (maisonnette, amphore, brouette fleurie, sculpture absconse, etc.) fabriqué par des enfants-esclaves dans un pays sous-développé ou par le dernier artisan doué mais sous perfusion de la région, afin de signifier au passant qu’avant le béton il y avait ici la civilisation.

L’Etat dira vouloir « sécuriser une intersection devenue trop dangereuse » ou « fluidifier le trafic ». Sans rappeler au passage que cette intersection a très bien vécu depuis des siècles, et que c’est précisément l’Homme moderne dans toute sa splendeur qui l’a rendue dangereuse et qui en a embouteillé le trafic.

Car ne nous y trompons pas, tout comme son petit cousin le dos d’âne (ou ralentisseur), le rond-point est en fait bien la matérialisation concrète de l’incapacité récurrente, ou du moins actuelle, de l’Homme (ou de l’homme ? avec la voiture comme prolongement phallique) à réduire sa vitesse de son propre chef. Mais aussi de son incapacité à utiliser autre chose que cette belle automobile qu’on lui aura vendue depuis sa prime jeunesse à coups de « 0 à 100 km/h en 10s », de « 12 cylindres en V » ou plus récemment de « seulement 102 g de CO2 au km ».

Résultat des courses : la France est, tenez-vous bien, la championne du monde des ronds-points ! 30 000 sur tout le territoire, c’est-à-dire la moitié du troupeau mondial de ronds-points ! Soit 1 pour 2200 habitants, ou encore quasiment un par commune ! 500 nouveaux venus chaque année en métropole (essentiellement en milieu périurbain), soit, selon l’économiste François Vallet, une dépense de 4 à 5 milliards d’euros par an. Ce qui, convenons-en, est questionnable à l’heure où l’on nous répète à l’envi qu’il faut se serrer la ceinture.

Hybris viaire des temps modernes

Et oui, vous aussi avez en tête un giratoire d’une laideur sans pareil fraichement débarqué près de chez vous : le rond-point est devenu un must-have communal, rejoignant au Panthéon municipal le clocher, la rue du Général de Gaulle, le bar-tabac ou encore le café de la mairie…

Et ses fidèles amis ne sont pas en reste. Centres commerciaux, zones d’activité, échangeurs autoroutiers et lotissements pavillonnaires ne le lui diront jamais assez : merci, rond-point, d’être ce que tu es, tu contribues partout à nous donner la vie.

Après lecture de ce billet, avouez-le, vous vous dites maintenant que le carrefour giratoire est effectivement une démonstration flagrante de l’absence totale de mesure chez l’Homme moderne.

 

Tout fout l’camp ! Tristes Chroniques vous propose un regard désemparé et un poil décalé sur ces tout-petits riens qui fondent notre civilisation moderne. Au mieux, le signe d’un temps. Au pire, un signal faible de l’affaissement du monde.


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One thought on “Tristes Chroniques : Le rond-point

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