Picnic à Berlin
Une jeune femme en plein picnic dans un parc de Berlin.
Crédit photo : Estefanía Trisotti en CC

 

Aujourd’hui, l’Europe semble s’accorder sur l’idée que la réduction du temps de travail serait néfaste à l’économie. L’Allemagne, leader économique de la zone euro, est souvent érigée en modèle. Pourtant, une certaine tranche de la population allemande semble vouloir s’orienter vers un autre modèle. Loin du cliché de l’Allemand travailleur, celle-ci exprime un désir croissant de faire plus de place à sa vie privée.

Gagner moins pour travailler moins 

En Allemagne, 40% des employés seraient prêts à renoncer à une partie de leur salaire s’ils pouvaient en échange réduire leur journée de travail. Ce désir est particulièrement vif chez les cadres, dont le salaire est suffisant pour rêver à du temps libre. Plus de 60% se disent prêts à échanger de l’argent contre du temps. C’est ce que montre un sondage du cabinet de recrutement Rochus Mummert ((« Zeit statt Geld« , FAZ 15.11.2013)), basé sur plus de 1000 entretiens. Ce chiffre des 60% est révélateur d’une population qui commence à véritablement prendre conscience que l’argent ne fait pas le bonheur ; que le temps est tout aussi précieux, voire plus. Une prise de conscience qui correspond à une nouvelle tendance importante, et qui porte des noms: on parle de « life-work-balance », de « downshifting » et de « génération Y ». Le premier terme est simple: c’est le refus de sacrifier sa vie privée au travail et à la carrière, le refus du « métro-boulot-dodo ». Garder l’équilibre entre la vie et le travail, entre le temps pour soi et le temps professionnel. Le « downshifting », notion apparue aux Etats-Unis dans les années ’90, rejoint et élargit cette idée ; l’idée de ralentir son rythme professionnel, de réduire les engagements et de profiter plus, et, au fond, de rechercher une vie plus accomplie. Certains vont même jusqu’à prendre une année sabbatique ou démissionner ((« Downshifting: Weniger Arbeit, mehr Leben« , Simone Utler, Der Spiegel 04.10.2012)). La génération Y, née dans les années ’80, est imprégnée de ces nouvelles tendances. Elle a des exigences différentes, incongrues, et qui étonnent les employeurs : ne pas être surchargé de travail, avoir du temps pour sa vie privée, plus de vacances, un congé paternel,… Et puisque les entreprises allemandes souffrent partiellement d’un manque de main d’oeuvre qualifiée, notamment d’ingénieurs, un nombre croissant de jeunes diplômés se permet d’être plus exigent.

Quand il faut choisir entre carrière et enfant(s)

Vient le jour où cette génération Y veut avoir des enfants. Là encore, la journée de travail paraît trop longue, l’engagement professionnel trop important. La conséquence de ce sentiment est assez simple: les Allemands font de moins en moins d’enfants. La RFA, le pays avec la plus forte croissance économique dans l’Union européenne, affiche l’une des croissances démographiques les plus faibles, avec 1,36 enfants par femme ((Demography Report 2010, Eurostat)). Un déséquilibre démographique qui commence à représenter un véritable problème financier : notre voisin outre-rhin compte de plus en plus de retraités, qui ne contribuent pas au paiement des charges sociales; le nombre de personnes physiquement dépendantes y atteint aujourd’hui 2,5 millions ((« Les Allemands exportent aussi leurs grands-parents« , Heike Haarhoff, Le Monde Diplomatique juin 2013)), et il pourrait doubler d’ici 2050. Le gouvernement pensait pourtant avoir trouvé la solution pour inciter ses citoyens et citoyennes à faire plus de bébés: il a massivement accru les possibilités de faire garder les enfants, laissant ainsi aux femmes le temps d’aller travailler et faire carrière. Ainsi, en 2007, le gouvernement Merkel a décidé d’élargir le nombre de place de crèches à 750.000 ((« Rechtsanspruch auf Kita ab 2013« , FAZ 07.08.2008)). D’autre part, la RFA a introduit l’école à plein temps alors qu’auparavant, l’école s’arrêtait vers 13h. Autant de mesures qui devaient enfin permettre aux femmes de faire à la fois carrière et des enfants. Mais la mesure n’a pas conduit à un franc succès. Le nombre de bébés reste toujours loin des espérances. Il semblerait que les Allemands ne veuillent pas se contenter de ces nouvelles infrastructures. Ils veulent voir grandir leurs enfants, s’en occuper eux-mêmes ; ne pas laisser les crèches, les jardins d’enfant et les collèges élever leur progéniture à leur place. Sur ce point, nos voisins outre-rhin sont toujours assez conservateurs : mettre son enfant à la crèche y est ainsi toujours plutôt mal vu.

Faire carrière à temps partiel ? 

La majorité des actifs allemands ont le sentiment de ne pas passer assez de temps avec leur famille. Il faudrait alors trouver une solution alternative : renoncer à une partie de son salaire pour pouvoir raccourcir sa semaine de travail, avoir plus de temps pour sa famille. De nombreuses femmes allemandes choisissent de passer à un demi ou trois-quart de temps lorsqu’elles ont des enfants. Or, cette solution se révèle souvent être un piège ((Andres Boes, cit.d’après : « Frauen wollen anders Karriere machen als Männer« , Helene Endres, KarriereSpiegel 11.10.2013)) : elles ont des tâches moins intéressantes, moins de responsabilités. Et quand bien même voudraient-elles de nouveau un plein temps, elles ne retrouveraient plus de poste aussi prestigieux.

La solution ne serait donc pas tellement d’augmenter, voire de généraliser le temps partiel, mais de l’appliquer au niveau des cadres et des postes de direction. Augmenter le seuil de tolérance envers ceux qui demandent un poste à temps partiel, cesser de considérer ceux qui ne sont pas disponibles à plein temps comme manquant de sérieux, d’ambition ou d’investissement. Les attentes des employeurs doivent changer, la culture des entreprises se modifier. Si notre société veut permettre à ses citoyens et citoyennes de concilier carrière et vie privée, les tendances devraient s’inverser: non pas travailler plus pour gagner plus, mais gagner (un peu) moins pour travailler moins. C’est en tout cas ce que conseille Andreas Boes, membre de l’équipe dirigeante de l’Institut de recherche sociologique à Munich: « Il faudrait commencer par rendre normal pour un cadre de travailler à temps partiel. Ainsi, vous démysthifiez le temps partiel, vous donnez la preuve manifeste qu’un travail de direction ne recquiert pas une présence permanente. Ce serait une façon d’engager un processus de modernisation pour le système entrepreneurial tout entier. » ((« Frauen in der Teilzeitfalle« , Melanie Amann, FAZ 04.05.2010))

 

 

Si vous pensez que le temps partiel devrait être plus souvent proposé et mieux accepté.

Pour les femmes et les hommes qui veulent à la fois faire carrière et consacrer du temps à leur famille, ce serait en effet une bonne solution. Attention toutefois: cela ne concerne qu’une petite tranche de la population, à savoir les cadres, ceux qui ont un salaire suffisant pour pouvoir se permettre de renoncer à une partie. N’oublions pas que la plupart des travailleurs à temps partiel n’ont pas le choix, qu’on ne leur propose pas mieux. Souvent, ils sont même obligés de rechercher un deuxième emploi pour pouvoir joindre les deux bouts !

L’autre réserve, c’est que le temps partiel ne doit plus autant se limiter aux mères: le nombre des pères qui demandent un poste réduit et un congé paternité est toujours très maigre. Mais si, à l’avenir, il était possible de faire carrière à temps partiel, peut-être que plus de pères profiteraient de cette solution.

Si vous pensez que ces questions concernent aussi les Français.

La France ne souffre certes pas d’un taux de natalité trop faible. Néanmoins, la question de l’équilibre entre temps professionnel et temps privé se pose en France tout autant qu’ailleurs. Les Français sont-ils toujours prêts à faire autant de sacrifices pour gagner plus: à faire souffrir leur compagne ou compagnon, leur enfant(s) – à accepter le vieux cauchemar du « métro, boulot, dodo »? Le syndicat IG Metall affiche en ce moment le slogan ironique à Berlin : « ma maison, ma voiture, mon burn-out. » Quel prix sommes-nous prêts à payer pour faire carrière?

Frédéric Beigbeder exprime assez efficacement ce problème: « aujourd’hui ceux qui ont de l’argent n’ont pas de temps, et ceux qui ont du temps n’ont pas d’argent. Echapper au travail est aussi difficile qu’échapper au chômage. L’oisif est l’ennemi public numéro un. On attache les gens avec l’argent: ils sacrifient leur liberté pour payer leurs impôts. Il devient de plus en plus évident que l’enjeu du siècle prochain sera de supprimer la dictature de l’entreprise. » ((Frédéric Beigbeder, L’amour dure trois ans, 1997))

 

 

Isabell Scheele

Pour aller plus loin:

[1] « Work hard, play hard« : l’excellent documentaire de Carmen Losmann (2012)

[2] « Made in Germany: le modèle allemand au-delà des mythes« , un livre et une analyse fine de la société allemande par Guillaume Duval (2013)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *