Loin des clichés occidentaux d’une Afrique en retard, les systèmes de transport partagés surprennent les plus avertis par leur efficacité et leur simplicité. Trois exemples sénégalais illustrant ce qui se pratique quotidiennement outre-Méditerranée.

Un N'diaga N'diaye à Saint Louis
Un bus collectif, ou N’diaga N’diaye, dans la ville de Saint-Louis, au Sénégal, 2014.
Crédit photo : Antonin Coutant

 

Dans un monde toujours plus rapide et toujours plus global, le transport est devenu un enjeu crucial. Le modèle occidental de « chacun sa voiture » semble de moins en moins populaire : trop polluant, trop encombrant, trop cher. Il rend les villes hostiles aux piétons, congestionnées et enfumées. Les transports publics sont parfois difficiles à mettre en place, surtout à une époque où les moyens manquent cruellement. L’avenir des transports semble donc nécessiter un nouvel élan d’innovation. Heureusement, de nouvelles tendances émergent. C’est le cas du co-voiturage ou de l’auto-partage, qui deviennent de plus en plus présents. Mais il n’est pas dit que l’Occident soit à la pointe sur le sujet. Et si la solution passait par une plus grande inspiration de ce qui marche déjà chez nos voisins ? Non loin de nous, en Afrique, l’efficacité et la mutualisation sont des nécessités qui répondent à des besoins impératifs. En tête de liste: le transport, depuis longtemps collaboratif. Le pragmatisme amène de nombreux africains à mettre en place des systèmes qui surprennent par leur sobriété. Et nul besoin d’état central ou de multinationales, les citoyens eux-même font tourner la machine. Voici 3 exemples sénégalais, pour découvrir ces pratiques allègrement généralisées sur le continent entier.

Le Clando

A M’Bour, à quelques 80km de Dakar, le co-voiturage est le quotidien des habitants. Vous voulez vous rendre en centre-ville ? Pas de problème. Postez-vous sur le bord de la route principale et nul doute qu’une voiture s’arrêtera au bout de quelques minutes. Ces taxis clandestins, les « clando » comme on les appelle, sont en fait de simples citoyens. Car tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir une voiture, et pour ceux qui se sont lancés, l’essence coûte cher. Alors on se débrouille: on partage la voiture et les frais. Lorsqu’un clando s’arrête pour vous prendre, bien souvent la voiture est déjà pleine. Il ne s’agit pas de la famille du chauffeur, mais simplement d’autres citoyens qui, ayant la même destination que vous, prennent eux aussi un clando. Bien sûr, le chauffeur ne vous emmènera pas à l’endroit exact où vous le désirez, il se contentera de vous rapprocher, en roulant sur l’artère principale, et en vous déposant au marché ou encore à la gare routière, en échange d’une petite pièce. M’Bour restant une ville de taille modeste, le reste du trajet se fera à pied. Sinon, vous pouvez toujours proposer une « location » au chauffeur. Il devient alors véritablement un taxi clandestin. Trop poli, il ne congédiera pas les autres passagers, mais vous aurez le loisir de choisir la destination. Ceci en contrepartie d’un prix plus élevé naturellement.

Le 7 places

Au Sénégal, pour se rendre à la ville voisine, rien de plus simple. Oubliez les trains et avions, car ici, le taxi collectif est roi. A la gare routière, les chauffeurs s’activent comme dans une fourmilière. Parmi ce brouhaha, entre les vendeurs à la sauvette vous proposant du café ou des cacahouètes, vous trouverez toujours une voiture qui ira vers la prochaine ville. En installant habilement une banquette à l’arrière d’un break, ces voitures « 7 places » vous proposeront de vous y emmener dans un confort relatif mais néanmoins convivial. Attendez simplement que le chauffeur trouve suffisamment d’intéressés pour remplir son véhicule, et vous partirez immédiatement. A moins que vous ne partiez au milieu de la brousse, il ne vous faudra pas attendre bien longtemps. Bien sûr, selon l’humeur du chauffeur, le « 7 places » peut rapidement devenir un 8 places, 9 places… car tant que la voiture roule encore, les nouveaux arrivants sont les bienvenus !

Le N’diaga N’diaye

Si la voiture est encore trop onéreuse pour vous, pas de problème. Vous pouvez aussi voyager en bus collectif. Ces N’diaga N’diaye comme on les appelle en Wolof, peuvent accueillir une vingtaine de passagers. « Et quand part le prochain pour Saint Louis ? » – « dans une demi-heure », vous répondra-t-on. « Mais », ajoutera-t-il avec un petit sourire en coin, « c’est un rendez-vous africain ». Et il fait bien de le rappeler. Car ces 30 minutes se changeront très vite en 2h, ou plus encore. Il n’y a pas d’horaire fixe. Comme pour les 7 places, on attend que le bus soit rempli, et on démarre. Evidemment, 20 places, cela peut nécessiter plus de temps. Armez-vous de patience, car après un départ retardé, le N’diaga N’diaye s’arrête plus que régulièrement pour descendre ou prendre de nouveaux passagers. Ne cherchez pas l’arrêt de bus, il n’y en a pas. Deux hommes se postent à l’arrière du bus, accrochés aux portières entre-ouvertes, et guettent le bord de la route à la recherche du prochain passager. Ils communiquent avec le chauffeur en tapant sur la carrosserie avec un bout de métal, utilisant un code sophistiqué, mais, semble-t-il, connu d’eux seuls. Contrairement aux apparences, le système est infaillible, car personne n’est laissé pour compte ou ne rate son arrêt. En descendant, n’oubliez pas de glisser une pièce ou deux dans la main d’un des portiers. Ils vous proposeront un tarif défiant toute concurrence, à partir d’une vague estimation du temps passé dans le bus.

 

Si vous pensez qu’il est grand temps de s’inspirer de ces systèmes

Finalement, en Occident, l’émergence d’une nouvelle vague d’innovations, notamment issues de l’économie collaborative, est aussi portée par la crise. Le contexte économique nous pousse au pragmatisme1. Ce qui nous apparait comme nouveau et si innovant est une réalité quotidienne en Afrique. Et ceci va plus loin, car l’Afrique est aujourd’hui un incubateur géant. Les ressources sont peu accessibles, et les moyens manquent, mais pas l’ingéniosité. Ce contexte de rareté pousse à l’innovation, et en particulier dans le domaine des télécommunications2 ou de « l’innovation frugale »3. Et si le clivage « développé » contre « sous-développé », pardon « en voix de développement », était révolu ? Ne serions nous pas plutôt en train de converger vers un juste milieu ?

Si vous pensez que ces systèmes ne peuvent fonctionner qu’en Afrique

Si ces concepts sont certainement d’intéressantes sources d’inspiration pour l’Europe, il semble clair qu’ils ne peuvent y être importés tels quels. De nombreux éléments devront être adaptés à un contexte et une société très différente. Les clando restent des travailleurs non déclarés, ce qui pose de nombreux problèmes d’ordre social. Les 7 places sont très efficaces, mais ils offrent un confort et une sécurité qui ne sont pas adaptés au contexte européen. Mais cela ne doit pas nous empêcher de nous en inspirer4. Car même s’ils sont inapplicables tels quels, ces modes de transport sont particulièrement efficaces. Ils permettent notamment un taux de remplissage des véhicules proche de 100%, alors qu’en Europe, le taux de remplissage des voitures est moins de 1.2. Les gains écologiques, de fluidité du trafic, ou d’économie pour les usagers devraient nous faire pâlir d’envie.
  1. La volonté de réaliser des économies reste encore la principale raison de recours aux sites collaboratifs []
  2. Voir « Quand l’Afrique inspire l’occident« , WE DEMAIN, avril 2014 []
  3. Aussi appelé « Jugaad » []
  4. Comme cette étude comparative des clando et Taxi à la demande français. []

One thought on “Le transport écologique, une réalité quotidienne en Afrique

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