Eglise_Bresil

Le début de ce 21ème siècle est marqué en Europe par l’une des plus graves crises économiques que nos gouvernements, s’inspirant des méthodes radicales de l’implacable modèle allemand, tentent désespérément de régler à grands coups de coupes budgétaires et de cures d’austérités. L’Europe se déchire entre partisans de la rigueur germanique et défenseurs de l’hédonisme consumériste latin. Les riches s’enrichissent, les pauvres s’appauvrissent, et les jeunes s’indignent après leur passage à l’ANPE ou fuient à l’étranger chercher la prospérité, l’aventure et le fun qu’ils n’espèrent plus dans leurs frontières.

Dans les pays émergents par exemple, la rumeur courre que l’herbe est plus verte, la conjoncture et l’état d’esprit bien différents.

Assis à la terrasse d’un bistrot populaire de la ville universitaire de Campinas, à 100 km au nord de Sao-Paulo, un article du Monde Diplomatique Brésil me conforte dans cette impression. L’article en question, « Febre de Consumo dos Brasileiros em Miami1 », traite d’un nouveau phénomène témoin de la mutation en cours de la société brésilienne : la migration massive de brésiliens à Miami le temps d’un week-end pour faire leurs courses !

Avec plus de 12 000 bornes aller-retour, mieux vaut amortir le voyage, ne puis-je m’empêcher de penser ! Et l’article confirme cette impression car c’est plus d’1 milliards de dollars (l’équivalent du PIB de la Gambie) que les 1,5 millions de brésiliens ayant afflués en 2012 à Miami ont dépensé dans les malls américains, principalement en vêtements de marque, informatique et électronique.

Evidemment, les douanes brésiliennes sont aux aguets, car, au delà de 500 $ d’importations de biens étrangers, une taxe s’applique sur les marchandises. Nul besoin de préciser que dans l’euphorie du moment, aucun des passagers ne pense à déclarer quoi que soit aux douanes. On imagine de toutes façons mal les douaniers pouvoir contrôler les valises remplies de Polos Ralph Laurens, d’I-Pads et de caméras Go-Pros des 350 passagers de chacun des trois vols quotidiens assurant la liaison entre Sao-Paulo et Miami.

Pas de chance cependant pour cette famille qui a fait partie de l’échantillon de contrôle à la descente de l’avion. Papa et maman ont du s’acquitter d’une note de près de 8 000 euros (20 000 Réais) pour que les 12 valises des deux fistons puissent regagner en toute légalité le domicile familial.

Selon les auteurs de l’article, la combinaison d’un Réal fort et du protectionnisme économique imposé par le gouvernement brésilien sur les produits d’importation explique en grande partie l’engouement soudain pour ce nouveau genre de city-trips. Mais aller faire ses courses à Miami serait aussi et surtout devenu pour la nouvelle classe aisée brésilienne un rite de passage, la consécration d’un statut permettant de se démarquer d’une classe moyenne toujours plus nombreuse grâce aux mesures de redistributions instaurées par l’ancien président Lula, dans un pays où les inégalités sont criantes.

Par dessus mon épaule, Marcelo, le patron du bistrot, parcours l’article que je suis en train de lire. Avec la spontanéité joyeuse et décontractée qui semble caractériser les gens de cette ville, il me lance : « Héhé, Miami, c’est vraiment bien pour faire ses courses, ça coute pas cher là-bas ! ». La quarantaine souriante et bedonnante, barbe de trois jours, tongs, short en jean, marcel crade, torchon sur l’épaule tatouée du nom Salomé – sa dernière épouse – je dois bien avouer que j’imaginais mal Marcelo parti en city-trip en Floride avec Salomé et les enfants, pour faire chauffer la carte Gold. Un brin gouailleur, je lui demande s’il y va souvent, à Miami, pour faire ses courses. « Non non ! » me répond-il en se marrant, « mais tout le monde en parle, et si les affaires marchent bien j’ai bien l’intention d’y aller » – dit il en continuant tranquillement le tour de ses clients par la table d’à coté où quatre pépés tapent la carte en buvant leur bière du matin.

 

Si comme moi vous partagez l’enthousiasme déluré des brésiloptimistes

Je ne sais pas d’ici combien de temps Marcelo arrivera à ses fins, mais il n’a pas l’air inquiet. Au Brésil la croissance économique des années 2000, couplée à une politique de redistribution engagée, a permis de sortir plus de 50 millions de personnes de la pauvreté et la tendance continue. Les inégalités sont toujours tenaces, mais elles vont diminuant avec les perspectives de croissances de ce pays dont quasiment tous les indicateurs économiques sont au vert. En plus des découvertes récentes d’énormes gisements de pétrole et de la richesse de son sous-sol, le pays s’apprête à accueillir la Coupe du Monde de Football et les Jeux Olympiques.

Au delà de sa bonne santé économique, le Brésil est un pays qui vibre de l’énergie de sa jeunesse, et l’accueil enthousiaste et chaleureux de son peuple remet les pendules de la convivialité à l’heure dans notre monde dominé par l’économie, la performance et le rendement. Bref, en pleine morositude européenne, un passage au Brésil est une véritable cure d’énergie et, même étant athée, on a volontiers envie de croire Lula et Dilma lorsqu’ils s’exclament que « Dieu est Brésilien » !

Si tu es adepte du réalisme modéré « à la française »

Marcelo a la pêche, et il est très optimiste sur les perspectives de croissance de son pays. En apparence tout est fun au Brésil d’ailleurs, l’ambiance décontracté et festive qui y règne peut donner l’illusion d’un paradis terrestre un peu naïf au voyageur qui ne prendrait pas le temps de saisir toute l’ambivalence de son peuple. Cette allégresse, bien réelle et formidablement appréciable, ne doit cependant pas faire oublier les souffrances d’un peuple confronté à de terribles niveaux d’inégalités et leur lot de frustration, de trafics, de révolte et de violence. La formidable croissance économique dont a bénéficié le pays dans les années 2000, grâce à la politique de redistribution de Lula, a permis de faire sortir des millions de personnes de la pauvreté, mais elle a malgré tout participé à l’accroissement des inégalités et les a rendues encore plus visibles. En témoigne cette mode des nouveaux-riches brésiliens d’aller faire leurs courses à Miami ! Là où ça coince c’est que depuis deux ans le pays fait face à des problèmes conjoncturels d’inflation et de quasi-stagnation de la croissance économique. L’extension des services publics dans les grandes villes – en particulier les transports – est grevée par une gestion politique maffieuse, bref, beaucoup de brésiliens de la classe moyenne ne peuvent plus supporter le cout du bus pour aller au travail ou envoyer leurs enfants à l’école… Quand à ces tensions du quotidien s’ajoute une gestion scandaleuse des grands projets développés pour accueillir la coupe du monde, où des milliards d’argent public sont gâchés à cause de l’irresponsabilité de certains hommes politiques, la coupe de l’exaspération populaire est pleine, la révolte gronde. Les récents soulèvements populaires ont montré à quel point, derrière les apparences idylliques de ce pays-carte-postale se cachent des tensions profondes que les responsables politiques feraient bien de prendre au sérieux. Suite à l’annonce de l’attribution de l’organisation de la coupe du monde 2014 au Brésil, Lula et Dilma l’ont dit « Dieu est brésilien », certes, mais encore faudrait-il que la classe politique qui dirige ce pays ne se contente pas de remercier le sort et assume son rôle de redistributions des richesses publiques et de développement des services publiques.
  1. La fièvre de consommation des brésiliens à Miami []
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