Soumaila_Cisse

Eclairages sur les paradoxes de cette nouvelle Afrique qui décolle… et qui décoiffe !

« La macro-économie c’est bien… mais ça ne se mange pas ! », est la « petite-phrase » par laquelle Soumaïla Cisse, ancien ministre de l’économie et des finances du Mali, a conclu son allocution d’introduction à la conférence « Sous Développement et Mauvaise Gouvernance, l’Afrique a-t-elle Définitivement Tourné la Page ? » Organisée par l’ASPA (Association de Sciences Po pour l’Afrique) le 13 novembre dernier.

Le genre d’introduction imagée et  percutante qui a le double mérite d’annoncer une lecture originale et amusante du sujet, ici brûlant d’actualité, la « formidable » croissance africaine !

Contrastant avec les poncifs d’usage en matière d’analyse du développement africain, cette conférence originale a apporté un éclairage enthousiaste et réaliste sur les nouveaux défis de l’Afrique.

La croissance économique que connaît le continent africain depuis plus d’une décennie est fulgurante. La place de ses hommes politiques dans la diplomatie internationale est croissante. La course décomplexée que leurs livrent les dirigeants chinois, indiens, brésiliens, américains ou européens pour l’accès à ses ressources naturelles, sont les signes les plus visibles de l’éclosion sur la scène internationale d’une Afrique nouvelle.

D’un point de vue purement macro-économique les résultats sont extrêmement prometteurs. N’en déplaise aux afro-pessimistes qui attribuent la « surprenante » émergence du Continent Noir à l’envolée récente des cours des matières premières, la majorité des analystes expliquent le succès africain par des changements structurels profonds et durables. Les instances internationales saluent une nette amélioration de la gouvernance d’un très grand nombre de pays du continent, une baisse significative de l’inflation et une maitrise des déficits budgétaires, ramenés à des niveaux susceptibles de faire pâlir d’envie les économies « développées » actuellement en crise.

Autre signe irréfutable de la vitalité économique du continent africain, l’intérêt soudain que lui portent les « Philanthropes en Cols Blancs » : banquiers, avocats d’affaires, assureurs et consultants en tout genre pour lesquels l’Afrique Sub-Saharienne est devenu le nouvel eldorado, une terre promise réconfortante en cette douloureuse période de crise internationale, terrain de jeu inespéré pour l’exercice de leurs talents qui ont tant fait leurs preuves dans les économies du Nord.

Mais les défis du continent restent immenses et derrière le tonus apparent du PIB se cachent des réalités pas toujours roses ! Par exemple les grandes inégalités de développement interne, judicieusement illustrées par une deuxième « petite-phrase » de Soumaïla Cisse : « quand on a les pieds dans le four et la tête dans le congélateur, la moyenne de la température est bonne… et pourtant, la réalité est très douloureuse… ! » (rires dans la salle !) En effet, comme nous l‘expliquera l’ancien ministre des finances du Mali, les fruits de la croissance africaine profitent principalement aux classes les plus riches, détentrices des capitaux d’investissement.

La croissance démographique du continent est telle que le nombre absolu de personnes vivant sous le seuil de pauvreté continue d’augmenter malgré un recul de la pauvreté relative. A cela se conjuguent des phénomènes de migrations internes qui déséquilibrent les synergies entre les différentes régions. Beaucoup de jeunes ruraux, attirés par un rêve illusoire de « réussite en ville », s’exilent de leurs campagnes et affluent dans les bidonvilles des grandes villes africaines. Un exode rural qui vide les terres agricoles de leurs bras et engorge les villes qui subissent, plus qu’elles ne profitent, de cette croissance urbaine débridée, entravant le fonctionnement des systèmes sociaux et mettant l’Etat en incapacité d’assurer le service public. Le tissu économique urbain n’a par ailleurs souvent pas le dynamisme nécessaire pour absorber la capacité de travail de cette jeunesse.

Le défi de la gouvernance est donc colossal pour les dirigeants de nombreux pays africains qui ont à gérer une population multipliée par 7, en moyenne, depuis les indépendances.

En plus de la faiblesse du niveau de développement initial et des enjeux démographiques, s’ajoute aux défis de nombreux gouvernements africains un contexte fiscal particulièrement défavorable à l’Etat. La part de l’économie informelle, donc non taxée, est très importante en Afrique, cela réduit l’assiette de prélèvement fiscal et donc le montant final de l’impôt prélevé sur l’économie, qui constitue le « carburant » du fonctionnement de tout gouvernement. L’économie informelle, pilier de l’économie de nombreux pays africains et qui participe à la croissance de leurs PIB, ne contribue donc aucunement aux finances publiques. Le budget et les moyens d’action des Etats Africains en sont donc mécaniquement grevés alors même que l’envolée économique réclame un colossal effort d’encadrement par l’Etat afin de transformer les fruits de cette croissance en biens de publics durables. Beaucoup d’Etats africains sont donc dépendants de l’aide publique internationale pour assurer la création de biens publics. Cette dépendance à extérieure, pour le moins inconfortable pour les dirigeants africains, limite leur liberté d’action et est associée de conditions pas toujours pertinentes compte tenu du contexte de développement des pays du Sud, conditions que par ailleurs les bailleurs ne respectent souvent pas chez eux.

Malgré ces nombreux défis, la majorité des gouvernements africains « font le job », et l’Afrique avance… inexorablement ! Un grand nombre d’indicateurs, tant économiques que sociaux sont au vert depuis plus de 10 ans, inscrivant le continent dans un paradigme de croissance durable. L’évolution récente du contexte international place par ailleurs l’Afrique au cœur d’enjeux géopolitiques nouveaux.

L’explosion du cours des matières premières minérales et agricoles dont regorge le continent, le nouveau rôle des gouvernements africains dans la lutte contre le terrorisme international et l’ouverture de nouvelles voies commerciales dues au basculement de l’économie mondiale vers l’Orient sont autant d’atouts commerciaux et diplomatiques de cette « nouvelle Afrique ».

Mais la plus grande force du continent est la jeunesse de sa population. Le continent noir s’apprête à connaître d’ici une dizaine d’années son « âge d’or démographique », caractérisé par une majorité de la population jeune et en âge de travailler, alors que dans les pays du nord, la phase de vieillissement est déjà bien entamée et que celle de certains pays émergents, comme la Chine, s’annonce dès 2020. Cette réalité démographique, perçue par beaucoup comme un frein au développement, pourrait bien au contraire constituer une force majeure, catalyseur de la valorisation des ressources naturelles, un « capital naturel » dont l’Afrique demeure le continent le plus richement doté sur la planète malgré les pillages historiques dont elle a été l’objet.

La gouvernance des pays africains, plus complexe que jamais est au cœur d’enjeux internationaux nouveaux et exige de ses dirigeant qu’ils redoublent de finesse et d’habileté pour tirer parti du double avantage que constitue leur dotation en « capital naturel », unique sur la planète, associé à une jeunesse démographique dynamisante pour l’économie. Cette situation est d’autant plus singulière qu’elle contraste avec une l’entrée du monde dans une ère nouvelle de raréfaction des ressources naturelles et de vieillissement de la population mondiale.

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Cet article est inspiré de la conférence « Sous Développement et Mauvaise Gouvernance, l’Afrique a-t-elle Définitivement Tourné la Page ? » Organisée par l’ASPA (Association de Sciences Po pour l’Afrique) le 13 novembre dernier. Les 3 intervenants qui se sont exprimés lors de cette conférence sont  Lionel Zinsou (PDG de PAI partners, membre du comité directeur de l’institut Montaigne et conseiller spécial du président du Bénin) ; Soumaila Cisse (Ancien président de la commission de l’UEMOA et ancien ministre de l’économie et des finances du Mali)  et Serge Michaïlof  (Economiste, ancien directeur exécutif chargé des opérations de l’AFD, ancien directeur opérationnel à l’AFD.) 

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