En Europe l’écologie est rejetée par une grande partie de la classe politique qui la considère comme une entrave à la croissance économique. Non seulement une telle conception est erronée mais surtout elle dénote un manque criant de vision de long terme.

Les gouvernements des pays émergents ont, eux, une vision des choses radicalement différente. Malgré leur adoption de modèles classiques de développement, destructeurs des ressources environnementales, les dirigeants de ces pays ont pris conscience de la vulnérabilité de leur très forte croissance à la question environnementale. Pour eux, écologie rime avant tout avec réduction de la dépendance aux énergies fossiles, préservation de l’environnement et diminution du risque d’exposition aux catastrophes naturelles… donc économies financières et croissance durable !

En parallèle au modèle de croissance classique qu’ils suivent pour le moment, ils testent donc différentes alternatives et créent leurs propres modèles, moins destructeurs de l’environnement, sans toutefois abandonner les objectifs de forte croissance économique et de plein emploi.

A bien y regarder, ils n’ont en fait pas beaucoup d’autres choix : les pays occidentaux, aujourd’hui dits « développés », se sont construits et ont bâti leurs infrastructures dans un contexte et une époque totalement différente de celle d’aujourd’hui : la démographie mondiale était incomparablement plus faible, l’énergie fossile ne coûtait rien et les désastres de la pollution étaient quasiment méconnus. Les ressources naturelles apparaissaient alors comme une manne providentielle, un puits sans fond capable d’alimenter jusqu’à la fin des temps la société en matières premières et d’en absorber les résidus… La valeur de ces ressources naturelles n’a donc pas été intégrée dans les modèles économiques régissant le fonctionnement de nos sociétés, et les technologies d’équipement de nos pays ont été conçues sans tenir compte de leur impact sur les milieux naturels ni de leur dépendance aux énergies fossiles.

Dans le contexte actuel, la compétition pour l’accès aux ressources est beaucoup plus féroce et la démographie amplifie l’impact de chaque désastre environnemental, dont les coûts humains et financiers sont de plus en plus difficiles à supporter, tant par les pays touchés que par la communauté internationale. La pression sur les matières premières et les ressources naturelles est plus forte que jamais et les stratèges du monde entier pressent leurs gouvernements de limiter leur dépendance à ces ressources.

Enfin, la consommation individuelle du terrien moyen est en plein boom et démultiplie l’impact environnemental dû à la forte augmentation de la démographie mondiale ! Alors que les habitants des pays développés continuent à accroître leur consommation individuelle déjà gargantuesque, ceux des pays émergents entrent à leur tour dans l’ère de la consommation de masse. La corrélation positive entre augmentation des revenus et celle de la consommation individuelle se vérifie partout sur la planète. Ainsi, dans les pays émergents et certains pays en développement, les « nouveaux riches », ou plutôt les « nouveaux de la classe moyenne », tendent vers l’idéal du « confort à l’occidentale » basé sur une consommation de masse. De quoi s’inquiéter pour les ressources naturelles quand on sait que la classe moyenne mondiale, qui compte aujourd’hui 1,8 milliards d’individus, devrait atteindre les 5 milliards en 2030.

Face à cette inexorable évolution de la démographie des consommateurs, on comprend le besoin et la motivation des gouvernements de pays émergents à créer de nouveaux modèles de croissance verte !

Le retard technologique et l’impérieuse nécessité de construire des modèles de croissance moins dépendants des ressources naturelles constitue ainsi le double défi des pays émergents. Double défi qu’ils ont pour ambition de tourner à leur avantage en effectuant un véritable saut technologique (leapfrogging), en investissant directement dans les technologies de la future révolution industrielle : celle des clean-­techs, ces technologies dites environnementales à cause de leur faible impact sur l’environnement. Ce leapfrogging, s’il est réussi, leur permettrait de devenir leaders de cette nouvelle vague technologique et devrait garantir le succès de leur croissance de demain.

C’est donc pour des raisons plus économiques que philanthropiques (pour le moment) que les gouvernements de ces pays (la Chine en particulier) cherchent à innover afin de continuer à pouvoir offrir à leur population une croissance forte tout en préservant leurs ressources environnementales et en réduisant leur dépendance aux ressources fossiles.

La stratégie mise en œuvre, simple mais efficace, consiste à orienter les efforts d’investissement sur les technologies environnementales et à développer de nouveaux outils de régulation incitant population et industriels aux bonnes pratiques environnementales. Différents modèles de croissance verte sont en train d’être développés et testés, à différentes échelles, en Chine, en Inde, et au Brésil. La bonne surprise est qu’ils se développent vite, très vite. Mais leur portée demeure encore relativement faible face au modèle dominant au côté duquel ils sont testés, celui d’une croissance extrêmement destructive de l’environnement et dont l’impact est démultiplié par le nombre de personnes en bénéficiant.

En matière de technologies environnementales, la compétition fait rage entre certaines nations, en particulier la Chine et les Etats Unis, pour la course au leadership mondial. A tel point que c’est aujourd’hui une véritable guerre industrielle qui se joue entre le Géant émergeant et celui qui lutte pour repousser l’échéance de son déclin. La Chine tient pour la première fois de l’histoire contemporaine les clés d’un leadership mondial dans un domaine d’avenir et elle n’entend céder en rien sur ce domaine.

L’atout de l’Empire du Milieu, dans cette bataille, est triple et réside avant tout dans le très fort pouvoir de son gouvernement, associé à une disponibilité de moyens financiers unique au monde, dans un contexte où la majorité des infrastructures de développement du pays (énergie, construction, traitement des déchets) sont à construire.

Ainsi lorsque le gouvernement chinois décide que son pays deviendra le leader mondial des clean-­techs, c’est tout un écosystème industriel qui sort de terre et se voit doté de puissants moyens pour rivaliser avec les grands de ce monde.

Par une politique industrielle aussi réactive qu’interventionniste, l’Etat contrôle le nombre d’industriels impliqués, leur champ d’action et leur coordination afin d’optimiser leur fonctionnement et d’empêcher une concurrence domestique destructrice. Ses poulains jouissent d’un très large accès aux moyens financiers nécessaires à leur croissance et l’Etat garantit l’écoulement de leur production en subventionnant les ventes, quitte à racheter lui même la production si, malgré toutes les subventions, elle ne se vendait pas.

Une telle politique, permettant de faire tourner les usines à pleins tubes, sert l’objectif d’un apprentissage technologique et d’une baisse des coûts de production accélérés, rendant les clean-­techs chinoises compétitives avec les technologies traditionnelles.

Coté innovation, recherche et développement, la stratégie est la même, bien que dans ce secteur les marges temporelles soient plus difficilement compressibles. Les technos des clean-­techs récemment développées en Chine sont donc très souvent issues d’inventions européennes ou américaines, rapatriées par des moyens parfois obscurs et souvent non respectueux des lois de l’OMC, que la Chine a pourtant intégré en 2001.

Cette stratégie est aujourd’hui appliquée avec ambition au large secteur de la mobilité électrique. Le triple objectif de la Chine est de développer un modèle de mobilité urbaine non polluant (au niveau local, pour le moment), de réduire la dépendance du pays aux importations de pétrole et d’acquérir un leadership mondial dans le secteur afin, dans un deuxième temps, de les exporter au reste du monde.

Dans le cadre de ce plan de développement global, le gouvernement chinois a désigné 5 secteurs industriels liés à la mobilité électrique (depuis la conception des moteurs électriques aux bornes de rechargement de batteries, en passant pas les technologies de communication et de gestion des interfaces batteries/utilisateurs). Chacun de ces secteurs industriels bénéficie d’un statut privilégié. Leur développement est assuré par une enveloppe, pour le moment de 15 milliards de dollars, attribuée pour la période 2011-­2015. Quant aux ventes du secteur, elles sont subventionnées à hauteur de 5000 euros pour l’achat d’un véhicule hybride et de 6000 euros pour l’achat d’un véhicule électrique.

Mais l’Empire du Milieu n’en est pas à son coup d’essai en la matière, puisque cette stratégie, actuellement appliquée aux technologies de la mobilité électrique, vient d’être « testée » avec succès dans le domaine des énergies renouvelables.

En effet, alors qu’en 2005 elle n’avait aucune compétence dans le solaire et l’éolien, la Chine a su, en à peine 5 ans, se doter d’un parc industriel redoutablement efficace lui permettant de devenir le premier producteur mondial de ces technologies. Cette stratégie a permis de diminuer drastiquement les coûts de production, qui ont atteint des niveaux jugés inaccessibles par les experts du début des années 2000.

Dans le secteur de l’éolien, en 2005, la Chine importait 80% de ses turbines, en 2010 elle était le premier fabriquant et premier exportateur mondial. Aujourd’hui les acteurs chinois contrôlent 50% du marché mondial et exportent 73% de leur production… Quand au parc éolien chinois, déjà le plus important au monde en 2010 avec 45 GW installés (soit l’équivalent de la capacité de production d’électricité de l’Angleterre), il doit continuer à croître pour atteindre 150 GW en 2020.

Dans le secteur du Solaire, c’est 75 % de la production mondiale de panneaux photovoltaïques qui est assurée par les industriels chinois depuis 2010… Année où le leader chinois Suntech dépassait l’américain « First Solar » au rang de leader mondial, et entraînait dans son ascension la faillite de 3 géants industriels américains (Solyndra, EvergreenSolar et SpectraWatt).

Ainsi, la Chine, qui ne comptait pas dans le paysage des « grands » des énergies renouvelables il y a à peine 10 ans, en est aujourd’hui le leader mondial, tant en terme de capacités de production installées que de leadership industriel.

La Chine a une telle conviction dans l’avenir de l’économie verte que plusieurs de ses principes et des objectifs chiffrés ont étés inscrits dans le 12ème plan quinquennal, régissant la croissance du pays sur la période 2011-­2016. Ce plan inclut, outre le développement des technologies de l’environnement, la création d’une bourse aux quotas de pollution et aux crédits carbone domestiques.

Une telle stratégie requiert des investissements colossaux mais permet de générer une forte croissance intérieure, une grande quantité d’emplois dans des secteurs d’avenir et surtout de limiter l’impact environnemental de la croissance. Ce dernier argument, encore peu valorisé par les critères de performance économique de la communauté internationale, révèlera toute sa pertinence lorsque les ressources naturelles seront enfin considérées à leur juste valeur (celle d’un stock fini, non renouvelable et en danger) par le système économique mondial.

L’Europe est historiquement leader dans l’innovation environnementale, mais à cause du manque de coordination entre les différents pays et de l’absence d’une vision commune d’avenir, ces innovations ne trouvent pas les moyens de se développer à l’échelle qu’elles méritent : un nouveau modèle de société. La Chine, bien que concurrente en la matière, est la première à le déplorer. En effet son intérêt est au renforcement de la coopération environnementale avec cette Europe dont elle reconnaît les compétences, tant en matière technologique que de législation, mais avec qui elle ne parvient pas à coopérer efficacement faute d’interlocuteurs capables de parler d’une seule voix et de proposer un plan d’action cohérent rassemblant les aspirations des 27.

Les émergents ont eu le courage et la vision d’investir dans des technologies auxquelles nos dirigeants n’ont pas assez fait confiance au départ, ces développements se sont faits dans le contexte regrettable de guerre industrielle et demeurent pour le moment des solutions de petite échelle. A l’heure de la préparation du Sommet des peuples et de la Terre de Rio+20, on ne peut qu’appeler nos dirigeants à plus de cohésion et de collaboration internationale en faveur de l’environnement et des hommes. Repenser la coopération internationale pour permettre aux Pays Emergents, et demain aux Pays en Développement, de construire leur croissance sur des modèles réellement propres et durables. Coordonner les capacités industrielles et financières des émergents avec les savoir-­faire et les capacités d’innovation des développés ne serait-­il pas une bonne stratégie de sortie de crise en Europe et un début de sortie de la crise environnementale ?

 

Edouard Lanckriet – Observatoire des Emergents – Paris & Hong Kong

6 thoughts on “Les dessous de la stratégie de la Chine pour le leadership de l’économie verte

  1. Article passionnant et très bien écrit. Je m’intéresse moi même aux thématiques environnementales et Chinoises, n’hésitez pas à me suivre sur Twitter si vous avez un compte!
    @Mariondupont
    @Wiznessplatform

  2. Merci Marion, je ne suis pas encore très actif sur Twitter mais je serai ravi d’échanger avec vous sur ces sujets, en effet passionnants !

  3. Oui, j ‘y ai passé près de 2 ans, en tant qu’étudiant au mastère spécialisé environnement Mines-Tsinghua puis au sien de l’Observatoire des Emergents à Pékin. Si vous suivez les actualités « Chine, environnement et énergies » je vous conseille la revue de presse spécialisée du domaine, hebdomadaire, publiée par l’ambassade de France de Pékin et à laquelle vous pouvez vous abonner gratuitement via: http://www.ambafrance-cn.org/abonnement.html?lang=fr
    Bonne lecture !

  4. Génial, merci pour le lien! Personnellement j’ai vécu à Shanghai également pour un double diplome avec l’Université de Tongji avant de rentrer en France faire un MBA Développement Durable!

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