La géologie est devenue depuis plusieurs décennies une science de précision, notamment avec l’introduction de paradigmes comme celui de la tectonique des plaques et la réalisation d’observations de plus en plus fines. L’accumulation de données et l’élaboration de modèles nous permet d’améliorer de jour en jour notre compréhension du globe. Mais force est de constater que la géologie subit, à la manière des autres sciences, un cloisonnement de plus en plus important, une subdivision de plus en plus subtile en disciplines indépendantes, ce qui entraine une parcellisation du savoir. On ne peut bien sur pas remettre en question les connaissances énormes qui furent apportées par la géophysique et la géochimie en si peu de temps dans l’histoire des sciences contemporaines. Mais on peut cependant s’inquiéter d’une certaine fragmentation des concepts, une atomisation du réel qui est quasi omniprésente et qui rend très fastidieux le travail de synthèse. Or c’est ce travail de regroupement des connaissances qui est nécessaire pour aborder les questions et problèmes liés au changement climatique. Il se pourrait donc que l’attitude adoptée jusqu’à présent n’offre pas une vision suffisamment globale de l’histoire de notre planète pour pouvoir espérer en comprendre les dynamiques et percer les mystères des interactions entre les différentes enveloppes constituantes du globe. C’est du moins la thèse du scientifique et auteur du présent livre, Peter Westbroek. La distanciation, l’émerveillement et la renaissance du mythe seraient selon lui les piliers d’une pensée nouvelle, une vision merveilleuse et globale de la Terre qui devrait nous permettre de mieux en saisir la physiologie et rendre intelligibles les mécanismes complexes qui sont au coeur des schémas de régulation des équilibres climatiques. […]

Si avec le temps et le développement de ce que l’on pourrait appeler la rationalisation de la science, l’interaction avec la pensée mythique est devenue de plus en plus rare et difficile à concevoir, Peter Westbroek ne manque pas de nous rappeler au début de son livre qu’il y a dans la science moderne, entre autres, deux évènements particulièrement singuliers qui illustrent pleinement la persistance de cette idée. L’un d’entre eux est la parution en 1968 de la photographie « Earthrise », prise par l’astronaute William Anders lors de la mission Apollo 8, qui montre depuis la Lune l’apparition de la Terre à la manière d’un lever de Soleil. Il s’agit pour l’auteur de « l’icône d’une vision du monde, qui effaça le souvenir des anciennes mappemondes » .

[Le seconde est le] récit de l’expédition de James Hutton, qui se rendit en 1788, avec ses amis John Playfair et James Hall, sur le site de Siccar Point en Ecosse afin de leur démontrer sur un affleurement de roches sédimentaires la pertinence de sa théorie sur le cycle des roches. A force d’observer des cycles présents dans la nature, tels que la circulation sanguine ou encore la décomposition des végétaux, Hutton en était arrivé à l’intuition formidable que les roches ont également une histoire cyclique. Elles ne sont pas en place pour toujours, mais voyagent dans la Terre et participent à des transformations. De plus, il serait possible de lire cette histoire en étudiant leur texture et leur forme. Il s’agit d’un exemple qui illustre parfaitement l’argument du livre. Hutton est parti de l’observation d’une masse rocheuse, ce qui constitue une vision à court terme du monde, et a extrapolé cette vision vers le passé, s’efforçant ainsi d’adopter une vision à long terme, de penser les mécanismes cachés derrière l’aspect figé des roches et d’imaginer les aventures merveilleuses et étranges qui les a ainsi modelées. Dans une publication de 1975, il ira même jusqu’à comparer la Terre à un animal gigantesque, signifiant ainsi qu’il est possible d’étudier sa physiologie, son métabolisme, à la manière d’un être vivant.

La géologie du XIXe siècle fut rapidement très populaire auprès du grand public. […] Les modèles furent corrigés et améliorés, on comprit que l’apparente simplicité du scénario de renouvellement des roches proposé par Hutton cachait en fait une immense complexité. C’était petit à petit la naissance de la géologie moderne, l’apparition d’une géophysique et d’une géochimie, une subdivision en sous-disciplines de plus en plus techniques et de plus en plus précises dans leurs observations.

[…] L’auteur revisite ainsi brillamment certaines idées qui avaient été introduites il y a de cela quelques d’années dans les ouvrages de Claude Allègre (L’écume de la Terre, Hachette Littérature, 1985) et de James Lovelock (La Terre est un être vivant : l’hypothèse Gaïa, Flammarion, 1993). La Terre est un système dynamique dont le fonctionnement est décrit par une géo-physiologie. Ce point de vue rejoint amplement celui d’Edgar Morin qui a travaillé sur la pensée complexe et la métamorphose des systèmes, et le message est très clair : pensons au « réconfort de la vision à long terme ». Nous devons changer notre manière de percevoir le monde, réintroduire la complexité et le mythe afin de comprendre comment va s’effectuer la métamorphose sociale et comment nous mettre en accord avec la physiologie de la planète.

Marc Geiller

Si les livres sur le dérèglement climatique se multiplient, celui-ci aborde le sujet d’une façon tout à fait non conventionnelle. Loin de vouloir entrer dans une polémique absurde, Peter Westbroek nous rappelle à l’optimisme à travers une analyse d’évènements clés du passé géologique de notre Terre et une réflexion sur la pensée complexe en Sciences. Merci à Marc Geiller, critique amateur sur le site nonfiction.fr (ou l’on peut retrouver l’intégralité de l’article), pour sa participation. On notera également que notre ami Alain Grandjean a énormément apprécié la prose pleine d’optimisme de ce livre.

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