Comme certains ont pu le constater, le climato-scepticisme est très à la mode en ce moment. Surfant sur la vague (ou à l’origine?) notre ami Allègre en profite pour se faire inviter régulièrement sur les plateaux télé et vendre sa littérature au grand public. Mais son show ne fait pas que des heureux. En effet, plusieurs centaines de scientifiques provenant des diverses disciplines climatiques se sont récemment rassemblés pour envoyer une lettre au gouvernement l’invitant à réagir face « aux accusations mensongères » de Mr. Allègre. Valérie Pecresse s’est empressée de confirmer sa confiance envers les sciences du climat et a promis d’organiser un débat serein sur la question. Cette mobilisation exceptionnelle vise à dénoncer les méthodes de Mr. Allègre. En effet, ses objections ne respectent pas du tout les règles d’un débat scientifique.

Pour mieux comprendre, je vais commencer par vous faire profiter de mon point de vue de jeune chercheur pour expliquer comment la recherche scientifique communique et débat. Lorsqu’un scientifique obtient des résultats nouveaux, il doit les faire « valider » par la communauté. Ce procédé fonctionne via des revues spécialisées. Concrètement, on envoie un papier expliquant les résultats obtenus, le protocole utilisé ainsi que la conclusion des mesures. Le texte est alors envoyé à plusieurs autres chercheurs spécialisés dans le même domaine, qui acceptent de jouer le rôle de « relecteur ». La publication est alors acceptée uniquement si le papier ne contient pas d’erreur, et si la démarche est cohérente. La recherche actuelle fonctionne aussi beaucoup par internet pour la communication des résultats. En effet, parallèlement aux revues, les publications sont souvent également diffusées sur la toile (par exemple en science physique, la majorité passe par le site arxiv.org). Mais il est important de rappeler que si ces archives web permettent une diffusion rapide et efficace des travaux, ils ne garantissent pas la qualité de ceux-ci. L’évaluation du travail se fait donc essentiellement par le biais des revues. Bien entendu, il arrive souvent que malgré cela, des résultats en particulier soient faux ou incomplets. Dans ce cas, lorsqu’une autre équipe de recherche s’en aperçoit, elle propose la publication d’un autre papier en réponse, qui explicite les erreurs du premier et apporte une nouvelle réponse au problème. Voilà donc le modèle actuel du débat scientifique. Celui-ci ne peut évidemment fonctionner que grâce à l’intégrité des chercheurs, qui s’engagent à ne pas déformer d’autres résultats et/ou reconnaître les erreurs lorsqu’elle sont démontrées.

Mais la prose de notre ami Claude n’entre malheureusement pas du tout dans ce cadre. Tout d’abord, son livre, grand public, n’est réévalué par aucun scientifique avant sa publication. Cela ne serait pas forcément un problème si il ne prétendait pas « démontrer » les erreurs du GIEC. En effet, il joue de son crédit scientifique, en tant que chercheur CNRS, et affirme ce qui l’arrange. « Toutes les courbes [y] sont redessinées. Il y a donc des inexactitudes ou même des exagérations par rapport aux originaux. C’est un choix éditorial » explique-t-il. Mais tout le monde peut retracer des courbes à sa sauce. Il ne faut pas tout mélanger, les arguments scientifiques et la conviction politique.

Cela dit, je suis personnellement très déçu de toute cette médiatisation. Tout d’abord, on comprend vite que les motivations du climato-scepticisme ne sont en général pas celles d’un débat scientifique. Ce qui dérange vraiment les gens, ce ne sont pas les incertitudes scientifiques, ce sont les conséquences que cela aurait sur notre mode de vie. La confirmation du dérèglement climatique implique nécessairement la refonte de notre système de production et de consommation. C’est bien pour cela qu’Allègre préfère séduire les foules plutôt que de participer à un débat scientifique. Beaucoup de gens ne demandent qu’à croire que l’on a pas besoin de changer quoi que ce soit.

Le vrai problème de ce « faux débat » est qu’en réalité, la conclusion du changement climatique ne devrait pas influencer les décisions politiques. En effet, il y a beaucoup d’autres raisons, toutes aussi graves, qui doivent nous pousser à changer. Notre économie est fondamentalement dépendante des énergies fossiles, et nous savons tous que les stocks sont limités. Attendrons-nous d’être complètement acculés pour décrocher ? Le modèle agricole est aussi un enjeu d’échelle mondiale, et il cumule les problèmes environnementaux et sociaux. L’agriculture intensive détruit l’écosystème locale et stimule la déforestation. Parallèlement, on est confronté à l’absurdité d’une production suffisante pour nourrir la planète, mais qui laisse un milliard d’humain souffrir de la faim. Il y a aussi toutes les pollutions et inégalité locale que notre soif d’énergie nous fait alimenter. Comme au delta du Niger ou Total et Shell pillent les ressources pétrolières d’une population toujours plus pauvre. Et ces exemples-là se ramassent à la pelle ([1][2][3][4], etc.).

Nous avons 1000 raisons de changer notre comportement, le climat ne devrait-être qu’une sonnette d’alarme de plus. Toute cette vague du climato-scepticisme laisse entendre que ce dernier est le seul problème de notre industrie, et encore, « on en est pas sur ». Pourquoi changer alors ? C’est donc là qu’est commise la plus grosse erreur. Oui, l’impact de nos émission de CO2 est une question difficile, mais laissons celle-ci aux experts. Nous devons de toute façon guérir de notre addiction à l’énergie. Quoi qu’il arrive, nous devons repenser notre consommation et l’organisation de notre société.

One thought on “Pourquoi déployer tant d’énergie pour ne rien faire ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *